edition 2018

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides,
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Beaudelaire « Les Fleurs du mal – III – Elévation

 

Le feu, l’air, l'eau et la terre. Quatre Éléments qui fondent la Vie et en constituent la texture et la matrice. Les mettre en exergue, c'est revenir à l'origine du monde et à son ordonnancement. À ce qui en fait le sens et l’essence ; le souffle de l’existence et son frisson qui traversent l’ensemble de l’univers. Pour la thématique de cette édition de Jaou 2018, il a été crucial de les effleurer sans heurter la richesse et l’abondance dont ils sont porteurs, ni contrarier les multiples manières de les approcher. Ce sont ces élémentsque l’on peut, ou voir, ou toucher ou sentir, tout en étant cette énergie invisible et indicible qui empêche le néant de tout engloutir. C'est, à mon sens, en respectant précisément cette absence de rigueur dans la définition de ces éléments, cette mollesse de précision, que l'on sera à même d'assurer la vastitude de leur sens et l’exactitude de leurs nuances.

Pour cette édition de Jaou, nous avons aussi souhaité nous pencher sur certains lieux délaissés et oubliés pour mieux comprendre la richesse du discours d’histoire informelle, et le patrimoine qui en émane. Nous avons voulu les faire redécouvrir, même si c’est en les détournant de leur fonction originelle. Autrement dit, nous avons tentéde les approcher avec le souci de les ˈlaisserˈ être plutôt que de chercher à énoncerce qu'il ˈdevraientˈ être. Par cette approche, nous vous invitons à découvrir la manière dont certains lieux définissent nos référentiels collectifs, mais aussi certaines des mutations urbaines et sociales qui en découlent. Car l’informel en soi ne fait que narguer la prétention à l'achèvement et à la maîtrise du social qui a été la principale préoccupation de la pensée tunisienne formelle moderne. Donc étant ˈépistologiquementˈ défini comme ˈindéfinissableˈ, l’informel contribue au plaisir intellectuel de créer des catégories qui permettent de mieux comprendre le donné tout en le laissant tout simplement ˈêtreˈ. Au final, le but ultime est de trouver par le biais de l’art et la culture une nouvelle manière de concevoir le vivre ensemble, lui-même devenu difficile dans un climat où l’on n’hésite pas à accabler le peuple de tous les maux, mais surtout de son incapacité de conclure ou de satisfaire les attentes d’une citoyenneté postrévolutionnaire dans laquelle la parole est devenue une logorrhée. Ce bruit immense a abouti à son contraire. Personne ne s'entend plus.

Il a donc été indispensable d’introduire un 5ème élément, celui sans lequel tout est vacant et inaudible ; l’élément du silence, un des avatars les plus subtils de la matière. Si humble et bafoué qu’il est faussement assimilé à une forme de vide ou d’absence : nous ne l’entendons pas, donc il n’est pas. C'est donc un choix délibéré que de faire ouvrir le bal des Éléments par le Silence, et ce à travers un voyage et des ondes aussi diverses que complémentaires ; du Soukout (silence) des malentendants pour qui la Tunisie est aussi marginalisante et bruyante que toujours, du Mé (eau) stagnant d’une méditerranée qui immobilise et exaspère, du Naar (feu) des immolations originelles de la reine Didon ou de Habiba Messika, mais aussi des rêves de musées imaginaires ou le Trab (terre) est aussi porteur identitaire que les âmes égarées des mausolées, ou encore du Hwé (air), notre compagnon le plus fidèle, celui du soupir des fantômes du passé que l’on respire et que l’on associe culturellement à la sagesse et la prophétie des morts, en somme tout ce que l’on hérite qui n’est visible qu’au regard du conscient.

Au niveau des lieux, il s’agit de revendiquer l’espace artistique, de ne pas s’assoupir dans l’attente de se voir livrer musées et espaces d’exposition. Il a fallu les créer de manière citoyenne, car ceux que l’Etat ne sait pas imaginer, les privés en rêvent éveillés, et dans le cas de la Fondation Kamel Lazaar, quinze années et cinq ébauches plus tard, la paralysie du mariage public-privé est telle que les espaces proposés par le politique sont d’une brutalité bureaucratique qui ferait avorter les souffles créatifs des plus déterminés, ou, tellement mal pensés que la conception d’un discours relève du miracle tant il est difficile d’adoucir la difformité qui les définit.

C’est ainsi que Jaou propose cette année une dissémination culturelle organique, dans des lieux libres et affranchis du cordon formel de la Culture. L’aventure a commencé par un repérage de vingt-huit lieux, tous magiques dans leur abandon, mais dont au final seuls cinq espaces nous ont été accordés pour contenir nos cinq éléments. Nous envisageons même d’exposer les archives des procédures administratives d’obtention de ces lieux tant elles sont riches et théâtrales. Il y a tout d’abord L’Ancienne Bourse du Travail de Levandowski, architecture communiste constructiviste, qui illustre parfaitement le contexte socio-politique tunisien. Une bâtisse aussi robuste que légère- qui aurait atterri tel un ovni à l’extrémité de l’avenue Habib Bourguiba, l’avenue de toutes les libertés- paralysée par une rénovation inachevée qui l’a finalement reléguée au banc dulieu de culture résolument étranger. Il y a aussi L’Eglise de l’Aouina aux mutations sociales diverses, une bâtisse coloniale alternative qui a progressivement évolué en un lieu de résistance et de combat pour devenir le symbole d’un monument revendiqué par la subculture pop. Mais il y a aussi l’imprimerie Cérès, un des viviers des premiers récits et ouvrages qui ont contribué à la construction identitaire d’une Tunisie postcoloniale, un foyer où l’on aborde la question de la transmission du feu identitaire relatif à l’histoire civilisationnelle tunisienne. Mais aussi les différentes strates que représente la Tunisie contemporaine définie par un ˈNordˈ Africain, un ˈOuestˈ musulman, un ˈSudˈ Méditerranéen ainsi qu’un ˈEstˈ occidental. Jaou Tunis 2018, c’est aussi le mariage entre les histoires personnelles et collectives de Dar Baccouche ou encore la muséographie alternative de la Zaouia de Sidi Boukhrissane reconvertie en un musée archéologique imaginaire.

Ceci est particulièrement intéressant au moment où les musées d’art contemporains occidentaux aux collections faramineuses essaient de trouver un moyen de les reconnecter au citoyen, mais aussi de nuancer les narrations souvent raidies par un discours eurocentrique désuet. A force de s’appliquer à habilement mettre en scène les idées et les objets, certains de ces musées se sont isolés de l’indispensable regard du citoyen pour lequel l’Art est devenu un luxe et non un élément essentiel de la création d’une conscience nationale et d’une identité collective. En Tunisie, cette question ne se pose pas. Nous avons aujourd’hui la possibilité de rejoindre ce processus évolutif en vol. Nous pouvons nous délier des modèles hérités de la colonisation et concevoir une dissémination culturelle moins onéreuse aux possibilités infinies. Il est en effet encore possible d’éviter les erreurs de nos aînés pour mettre l’accent sur les réseaux qui infiltrent les lieux susceptibles de maximiser les conversations, plutôt que ceux qui sont les plus idéologiquement ˈadéquatsˈ à la dissémination de l’art. Il y a en somme quelque chose d’extrêmement séduisant et libérateur en la possibilité d’investir des lieux d'échanges publics « récupérés » en attendant le jour où il nous sera possible d'investir les mosquées, les hammams, les aéroports, voire les stades de foot pour éveiller les consciences au fait culturel, à son urgence qui attend désespérément d’être reconnue.

 

Texte curatorial - Lina Lazaar

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